Grèves et main d’œuvre : les réponses au casse-tête des DRH

  • 13 décembre 2019
  • RH
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  • Marie MEHAULT
Temps de lecture : 6 minutes

Chaque jour, le grand flou : comment viendront les salariés, impactés par les grèves contre la réforme des retraites ? Faut-il leur payer un VTC ou un taxi, alors que la mobilisation impacte déjà les chiffres d’affaires ? Comment réagir avec ceux qui décommandent au dernier moment, faute de lignes de métro pour les emmener au travail ? Comment faut-il prendre les choses avec les salariés grévistes, qui tentent de convaincre leurs collègues non-grévistes de les rejoindre dans les rangs des manifestations ? Autant de questions, et bien d’autres encore, que se posent chaque nouvelle soirée pour le lendemain et chaque matin pour le jour même, les DRH de toutes les entreprises de France en ce moment, mais tout particulièrement bien sûr ceux de la région francilienne, les plus touchés par les mouvements sociaux de cette fin d’année. Nous avons essayé d’y voir plus clair avec quelques experts en la matière.

A-t-on le droit d’embaucher des intérimaires pendant les grèves ?

Comment organiser le travail quand la majorité des salariés habitent loin et ne savent pas comment venir ? Quelles sont les règles du recrutement en intérim dans ces cas-là, pour pallier au manque d’effectifs ? « Attention, c’est très réglementé ! D’abord, pour les salariés qui sont en grève, le code du travail est extrêmement clair : vous n’avez pas le droit, vous DRH, d’embaucher des personnes en intérim pour remplacer des grévistes, ce serait contrevenir au CCT 108 », explique une avocate spécialisée en droit du travail à Paris. « Le travail temporaire ne peut en aucun cas être un recours pour combler l’absence de salariés dont le contrat de travail est suspendu par une grève, ou un conflit collectif dans l’entreprise ou la société. Même chose pour un salarié en CDD. Si vous avez recours à l’intérim pour remplacer des grévistes, vous prenez un risque important : de lourdes amendes, voire des peines de prison ».

En revanche, vous avez le droit d’embaucher des salariés en intérim ou en CDD pour remplacer une personne de vos effectifs non gréviste, mais absente à cause de la grève : cela vous coûtera plus cher en main d’œuvre, mais si économiquement cela vaut le coup pour pouvoir répondre à des commandes urgentes etc…, rien ne vous l’interdit. La loi autorise le recours au travail temporaire pour remplacer un salarié non gréviste, répondre à un accroissement temporaire d’activité, le travail à caractère saisonnier.

Récemment, des juges de la Cour de Cassation ont condamné le directeur d’une entreprise qui avait embauché du personnel en intérimaire un jour de début de grève, en nombre correspondant aux effectifs en grève, à plus de 18 000 € d’amende pour l’entreprise et 3000 € pour le directeur lui-même, de frais d’amende : les hauts magistrats ont en effet estimé que cette action avait cassé le droit de grève des salariés.

A-t-on le droit de faire travailler plus les salariés présents ?

Vous n’avez pas non plus le droit de demander aux salariés présents dans votre entreprise d’effectuer double ou triple tâche, ou double ou triple journée, pour pallier l’absence des salariés grévistes ou du personnel absent à cause des grèves dans les transports ! En revanche, vous avez le droit de demander à vos salariés en CDI d’effectuer les tâches des absents, si cela remplace une autre charge de travail et que les charges de travail ne s’accumulent pas. Attention ! « Le remplacement en cascade est aussi interdit, c’est-à-dire que vous remplacez un gréviste par un salarié en CDI et le salarié en CDI par un intérimaire ou un CDD : c’est considéré comme un contournement de la loi. Néanmoins, vous avez le droit d’embaucher de nouvelles recrues en CDI pendant une grève et de leur demander d’effectuer les tâches des grévistes, puisque ce sont des CDI. Mais vous devrez bien réfléchir à cette augmentation permanente des effectifs et n’essayez pas de jouer sur les périodes d’essais des nouveaux CDI, ou de profiter d’un nouveau CDI dans l’entreprise pour en licencier un ancien : les Prudhommes dont excessivement vigilants sur ce genre de cas et vous sanctionneront très lourdement si vous avez tenté de jouer à ce petit jeu », prévient la juriste.

Comment se comporter avec les salariés grévistes ?

Un mouvement de grève engendre de grosses pressions et beaucoup de stress pour les directions d’entreprises et leurs DRH : comment maintenir la cadence, respecter les carnets de commandes, ne pas décevoir les clients ou mettre la clé sous la porte ? La période de décembre et les trois semaines qui précèdent les fêtes de fin d’année sont particulièrement importantes pour la plupart des entreprises françaises, qui réalisent à cette époque une partie importante, voire cruciale de leur chiffre d’affaires annuel, en particulier dans la distribution, tous secteurs confondus, avec les commandes qui triplent, voire décuplent, du fait des achats de cadeaux de Noël ; mais aussi dans la branche des transports et de la logistique, justement très sollicitée par les distributeurs et l’explosion des commandes sur internet ; ou encore, les filières des mets fins, particulièrement sollicitées pour les fêtes, comme les producteurs de fruits de mer ou les pêcheurs. Autant de raisons qui expliquent à quel point une grève pendant cette période de l’année peut engendrer des tensions au sein de l’entreprise, en particulier avec les salariés grévistes. Néanmoins, là encore, il faut rester vigilant car la loi peut-être sévère en cas de non respect des droits des personnels concernés.

« Il est dans ces cas là fondamental de continuer à entretenir des rapports cordiaux avec les délégués syndicaux, très protégés par la loi et qui auront beaucoup de pouvoir de nuisance sur votre entreprise si vous vous les mettez à dos », analyse un chercheur à l’ORES, l’Observatoire des Relations Economiques et Sociales. « C’est dans les moments de tensions sociales que les DRH et les recruteurs qui ont fait fructifier leurs bonnes relations avec leurs représentants du personnel, engrangent la récolte de leurs efforts passés. A l’inverse, dans les entreprises où cela ne se passe déjà pas bien en temps normal, cela ne pourra que dégénérer. Et dans ces cas là attention, les syndicats vous attendront au tournant ! ».

Un spécialiste en gestion des conflits en entreprise, universitaire à Paris Dauphine, résume : « Mes 5 grands conseils pour être un DRH ou un patron efficace en temps troublés comme en ce moment : 1. Toujours traiter les partenaires sociaux, c’est-à-dire les syndicalistes et les salariés grévistes, d’égal à égal, ne pas les mépriser, les regarder de haut ; 2. Laisser le dialogue se faire, de manière prioritaire, en écoutant le ressenti des interlocuteurs, en l’occurrence des grévistes, en échangeant sur ce qui va et ce qui ne va pas, sur la position de chacun, sur les enjeux personnels face aux enjeux d’entreprise : aujourd’hui, les managers ont le sentiment que moins le dialogue social dure, mieux c’est, ils se trompent ! 3. Ensuite, je vous conseille de ne pas oublier que devant la loi, c’est la direction de l’entreprise qui a les armes juridiques pour agir, tandis que les pouvoirs syndicaux n’ont de flèches que verbales : ils peuvent écrire des tracts, vous pouvez prendre des décisions opérationnelles, c’est donc de votre côté que réside la position de force. N’en jouez pas de manière inappropriée, mais ne l’oubliez pas quand vous vous sentez minoritaire, en position de faiblesse ou attaqué ».

Et avec les autres ?

« C’est mon quatrième conseil », explique le spécialiste de la gestion des conflits en entreprise. « Mettez en place des indicateurs du climat social dans votre entreprise, afin de savoir si les choses se durcissent ou si cela va mieux, si les syndicats lâchent du lest ou au contraire, appellent à renforcer les actions. Vous devez aussi pouvoir savoir quand ceux qui viennent travailler, qui ne vont pas grève, vont mal : qui s’essouffle, qui mène un rythme de vie trop intense à cause des grèves dans les transports, qui va peut-être avoir besoin de mettre en place un peu de télétravail, qui va peut-être avoir besoin d’une aide financière pour pouvoir continuer à venir en voiture ou en taxi, etc…. Scrutez les chiffres de l’absentéisme, des accidents du travail, les remontées des clients, soyez présent, à l’écoute, pour ceux qui font grève mais aussi pour les bons soldats qui se donnent du mal pour travailler pour vous, et à qui des retours positifs ou des encouragements feront du bien. Organisez régulièrement des réunions ou des entretiens dans lesquels chacun peut s’exprimer. Plus le personnel pourra s’exprimer, plus facilement vous ferez baisser la tension dans l’entreprise. Enfin, mon dernier conseil : 5. Si vraiment les choses s’enveniment, ne restez pas dans vos bureaux, les salariés détestent le syndrome de la Tour d’Ivoire ! Allez sur le terrain, dans les services, dans les couloirs, répondez aux sollicitations, expliquez vous, faites acte de présence, c’est la meilleure manière d’éteindre l’étincelle des conflits ».

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Marie MEHAULT

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